(Article de Luc Laberge publié dans l’Infaucon #XY)
La tendance nord-américaine
Le Pygargue à tête blanche a connu son lot de malheurs au siècle dernier. En outre, la population fut grandement affectée par l’usage des organochlorés, en particulier du DDT, des années 1930 aux années 1970. Ces insecticides se retrouvaient dans les milieux aquatiques et leurs substances se bioaccumulaient dans les organes des poissons, des oiseaux et de tous les autres prédateurs. Situé au sommet de la chaîne alimentaire, le Pygargue bioaccumulait une grande quantité de ces substances toxiques, ce qui a entraîné chez les individus des problèmes de reproduction, de la mortalité embryonnaire, des comportements parentaux anormaux et un déficit de calcium, cause de l’amincissement de la coquille des œufs. Le succès de la reproduction s’en trouva lourdement affecté. Les Pygargues furent aussi victimes de la perte d’habitats et de persécution humaine. En conséquence, ses effectifs ont considérablement chuté.
Heureusement, la tendance s’est inversée dans les années 1980. En outre, les États-Unis, le Canada et le Québec ont progressivement interdit l’usage du DDT et assuré de différentes façons le rétablissement de la population de Pygargues. Ainsi, dès 1978 aux États-Unis, cette espèce est spécifiquement désignée menacée de disparition ou menacée dans la majorité des États, une désignation qui s’accompagne d’exigences au regard du dérangement, de la protection des lieux de nidification et de programmes de réintroduction. Une réévaluation de la situation en 1994 a relégué le Pygargue à tête blanche au statut de vulnérable sur l’ensemble du territoire américain. Cette espèce est aujourd’hui considérée de préoccupation mineure.
Au Canada depuis 1984, le Pygargue à tête blanche n’est pas considéré comme une espèce en péril. Il ne bénéficie donc pas des mesures de protection prévues dans la Loi sur les espèces en péril, adoptée en 2002. Cependant, au Québec, il a reçu le statut de vulnérable en vertu de la Loi sur les espèces menacées et vulnérables. En 2025, malgré la croissance substantielle de la population, cette espèce conserve ce statut en raison des menaces qui pèsent sur elle, comme la perte d’habitat, les pesticides, le dérangement par les activités humaines dans les habitats de reproduction, les collisions mortelles avec des véhicules, des éoliennes ou des lignes électriques, ainsi que l’empoisonnement à la suite de la consommation de carcasses contaminées au plomb (fiche du Québec).
Les mesures de contrôle des pesticides et la mise en place de programmes de rétablissements nord-américains ont permis de rétablir la population de Pygargues à tête blanche. Pour un historique des mesures mises en place, voir Lessard (1996).
La situation au Québec Comme le soulignent Dumas et ses collaborateurs (2022, p. 37), « Cette espèce a effectué un retour marqué au courant des dernières décennies. Elle est dorénavant très répandue au Québec et présente dans l’ensemble des régions méridionales de la province. » Ces auteurs concluent de leur analyse que la population est en forte croissance, augmentant de 3 à 18% par année selon les lieux, les moments et les indices retenus (p. 38). Avec les données eBird pour la période 2012-2022, Fink et coll. (2023) ont observé une augmentation de la population pour le Québec variant de 18 à 40% (intervalle de confiance), avec une valeur médiane de 28%.
Nous assistons également à un accroissement important de l’aire de nidification. La comparaison des données d’inventaires du premier (1984-1989) et du deuxième (2010-2014) Atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional en illustre l’accroissement fulgurant (Toussaint, 2019). Alors que dans les années 1980, les collaboratrices et collaborateurs au projet d’atlas rapportent une nidification possible, probable ou confirmée dans 80 parcelles, dans les années 2010, ils en rapportent dans 690. Ainsi, le nombre de couples nicheurs a cru fortement en 30 ans.
Une nidification probable à Laval
Est-il possible de confirmer la nidification de cette espèce, en 2025, pour une première fois en territoire lavallois? Les indices observés par des ornithologues sont de bon augure: accouplement de Pygargues (photo du 6 mars 2025), transport de matériel (22 mars 2025), construction et fréquentation assidue d’un nid (entre autres le 29 mars 2025) sur l’île du Mitan, située à la pointe Est de l’île Jésus.
Bien que fort intéressants, ces indices ne suffisent pas pour confirmer la nidification de cette espèce à Laval. Comme nous l’a signifié Marie-Hélène Hachey, responsable du Suivi des populations d’oiseaux en péril SOS-POP au Regroupement QuébecOiseaux, ils comportent une part d’incertitude. Pour cette professionnelle et pour Suzanne Labbé, réviseure eBird à Laval, ils permettent d’avancer l’hypothèse d’une nidification probable, mais pas de la confirmer. Pour y parvenir, il faudrait rapporter des indices plus forts, comme la couvaison par un adulte, l’alimentation des jeunes ou la présence d’œufs ou de jeunes dans le nid. Vous pouvez consulter la liste des indices en cliquant ici.

Conclusion
Ainsi, nous devons conclure que la nidification du Pygargue à tête blanche sur le territoire de Laval demeure à confirmer. Nous croyons que ce n’est qu’une question de temps, étant donné l’expansion fulgurante de son aire de nidification. Nous invitons les observatrices et observateurs à rapporter tout indice de reproduction du Pygargue sur leurs feuillets eBird et, s’ils observent un indice probant de nidification, à remplir le formulaire SOS-POP disponible à cet effet en cliquant sur ce lien. La collaboration de toutes et de tous est nécessaire pour suivre l’évolution de la situation des espèces menacées ou vulnérables.
Remerciements
Nous tenons à remercier Marie-Hélène Hachey, coordonnatrice du programme SOS-POP au Regroupement QuébecOiseaux ainsi que Suzanne Labbé, réviseure eBird (région de Laval), pour l’information qu’elles nous ont transmise. Merci également à Luc Laberge pour ses photos toujours de grande qualité ainsi qu’à Johanne Filiatrault pour sa lecture attentive de l’article.