Daniel Fortin et son sujet : le Mésangeai du Canada.(Photo: Josianne Garon)
Y-a-t-il des espèces aviaires pour lesquelles vous vous déplaceriez sur des centaines de kilomètres pour aller régulièrement les observer ? Pour moi, la réponse est oui. En fait, au moins deux espèces aviaires m’incitent à me déplacer, même pour un long voyage : la Grue du Canada (Antigone canadensis) et le Mésangeai du Canada (Perisoreus canadensis). C’est de cette dernière espèce que je vais vous entretenir dans cet article. Mon intérêt pour les Corvidés et la cognition (ou l’intelligence) chez les oiseaux n’est pas étrangère, vous vous en doutez bien, à ce choix. Il convient de spécifier que le Mésangeai du Canada, qu’on nommait autrefois Geai gris ou Geai du Canada, est très rarement observé dans le sud-ouest du Québec et, personnellement, je ne l’ai jamais vu dans la région métropolitaine, contrairement à son « cousin », le très coloré Geai bleu (Cyanocitta cristata) qui fréquente mes mangeoires tous les jours chez moi. C’est sa rareté dans mon environnement quotidien qui m’incite à aller l’observer dans son habitat, dans un territoire où je suis presque sûr (mais pas toujours) de le trouver, c’est-à-dire dans le Parc national des Grands-Jardins dans Charlevoix.
Une description sommaire
Le Mésangeai du Canada est un oiseau gris et blanc légèrement plus gros qu’un Merle d’Amérique (Turdus migratorius). La tête présente un petit bec, un front blanc, alors que l’arrière de la tête et la nuque sont noirs. Le dos et les ailes sont gris foncé et le ventre est blanc. Les deux sexes sont semblables. Les juvéniles se distinguent des adultes par un plumage uniformément gris cendré sauf pour les petites moustaches blanches. Il y a quelques variations dans le motif des plumes parmi les différentes sous-espèces qui occupent d’ouest en est le vaste territoire de sa distribution en Amérique du Nord. Pour être précis, l’oiseau observable au Québec est le Perisoreus canadensis canadensis. C’est un résident dans la zone boréale, du nord est de l’Alaska et du Yukon en allant vers l’est, à travers l’ensemble du Canada jusqu’au Québec et vers le sud, des Grands Lacs et le nord de la Nouvelle-Angleterre. Outre cette sous-espèce, le Québec abriterait la sous-espèce Perisoreus canadensis nigricapillus, dont l’aire de répartition sera le nord-est du Québec et engloberait le Labrador. Les individus de cette sous-espèce seraient globalement assez semblables à Perisoreus canadensis canadensis mais présenteraient un plumage plus foncé, avec la calotte plus largement noire, un ventre gris foncé, et la gorge et la poitrine blanc grisâtre.

Mésangeai du Canada. (Photo: Josianne Garon)
Distribution au Canada
Le Mésangeai du Canada est un résident permanent qui vit et niche (généralement jusqu’à la limite forestière) du nord du Yukon jusqu’à la côte est du Labrador; on peut l’observer dans tout le territoire des Maritimes et celui de la Colombie Britannique. Seules de petites portions méridionales des Prairies canadiennes, le sud de l’Ontario et les basses terres du sud-ouest et du centre de la vallée laurentienne au Québec se caractérisent par l’absence de cette espèce. Par l’étendue de sa distribution, cette espèce faisait un excellent candidat pour devenir l’emblème aviaire du Canada.

Carte de l’aire de répartition du Mésangeai du Canada.(Source : Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec, avril 2019)
Habitat
Cette espèce fréquente les forêts conifériennes mixtes, en particulier celles où poussent les épinettes (Picea spp.). Au Parc national des Grands-Jardins, les spécimens observés fréquentent des milieux plus ou moins ouverts où l’on trouve des Peupliers faux-tremble (Populus tremuloides), des Bouleaux blancs (Betula papyrifera), des Sapins baumiers (Abies balsamea) et, surtout, des Épinettes blanches (Picea glauca). L’aire de répartition du Mésangeai du Canada est donc les forêts nordiques du territoire canadien et caractérisé par des hivers froids, une couverture nivéale importante et une longue période de gel. Ces conditions posent des défis particuliers à la faune en général et aux oiseaux en particulier.

Mouvements et migrations
Certains amateurs qualifient le Mésangeai du Canada « d’Arsène Lupin des oiseaux indigènes », car celui-ci n’hésite jamais à se approcher des humains, plus spécifiquement des humains pourvus de nourriture, qu’il viendra rapidement subtiliser à la moindre inattention des individus. Mais cet oiseau que l’on peut qualifier « d’oiseau familier » ou, pour moi, « d’oiseau d’affinité anthropique », révèle une caractéristique particulière dans sa relation avec les humains, son penchant pour un rapprochement certain et intéressé avec l’Homo sapiens. Ce comportement est-il acquis ou inné chez cette espèce ? Voici une question qui interpelle le naturaliste et l’ethnologue que je suis.
Le Mésangeai du Canada n’est pas une espèce migratrice, bien que des mouvements irruptifs non migratoires vers le sud de son aire de répartition se produisent occasionnellement pour des raisons qui restent à découvrir.
Comme nous l’avons déjà mentionné, l’aire de distribution du Mésangeai du Canada possède un climat hostile (où les températures peuvent descendre à – 20°C ou à – 30°C) pour les oiseaux, surtout pour une espèce qui ne migre pas vers le sud durant la période hivernale. Comment cette espèce réussit-elle à traverser cette période critique et, même à se reproduire, à la fin de l’hiver dans de telles conditions climatiques, alors que les ressources alimentaires disponibles sont très faibles, voire même inexistantes ?
La réponse est d’abord comportementale et subordonnée à une particularité morphologique. Il s’agit de la dispersion et de la récupération de nourriture apparemment périssable accumulée durant les périodes plus favorables, notamment en été, que cette espèce engrange et fixe dans des centaines, ou plutôt, des milliers de sites sous l’écorce des arbres et les lichens, grâce à une salive collante et abondante provenant de deux glandes mandibulaires hypertrophiées du plancher buccal.
Alimentation et recherche de nourriture
Le Mésangeai du Canada est un oiseau omnivore. La composition principale de ses repas est constituée, selon les années, de 50 à 70 % de baies, de 20 à 25 % d’arthropodes et de 5 à 30 % de champignons. Le choix de la nourriture semble influencé par la facilité de recherche, de manipulation et de reconnaissance de ses aliments préférés. En période hivernale, il utilise les réserves de nourriture (baies, les champignons et, peut-être, quelques insectes) que les individus ou la famille ont accumulées durant les périodes d’abondance et une certaine proportion de la chair de petits mammifères qu’ils capturent sur ou sous la couche de neige. L’espèce est bien connue pour consommer les aliments fournis ou volés aux humains; les Mésangeais doivent donc apprendre à reconnaître les éléments non naturels (arachide, fruits secs, graines de tournesol, etc.) comme source appréciable de nourriture. C’est un apprentissage qui se fait assez rapidement lorsque cette espèce est le moindrement en contact, même occasionnel, avec des humains. Cet oiseau semble avoir également une certaine aptitude à choisir les aliments les plus rentables pour lui lorsqu’il se retrouve avec plus d’un choix en face de lui.
Le stockage des aliments recueillis ou volés a été reconnu rapidement comme un comportement clé permettant la survie et la reproduction de cette espèce dans les forêts boréales et subalpines de son aire de répartition en Amérique du Nord. La salive collante produite par de grandes glandes salivaires mandibulaires sert à enrober et à imprégner de petits morceaux de nourriture que l’oiseau ira déposer derrière l’écorce d’un arbre, sous des touffes de lichen, dans le feuillage des conifères ou à la fourche d’arbres ou d’arbustes. Certains individus font également dissimuler leurs réserves en déposant un morceau d’écorce ou de lichen sur la nourriture.

Mésangeai du Canada attendant le moment parfait pour voler de la nourriture. (Photo: Josianne Garon)
Certaines observations de Mésangeais du Canada, surtout en août et septembre, font état de plus de 1000 transports et caches de nourriture pour un seul individu en une journée de 17 heures, soit plus d’un par minute. Le comportement de stockage de nourriture est absent, ou du moins plus rare, du début mai à début août pour les individus boréaux. On pense que la plus grande activité des oiseaux stockant de la nourriture de juillet à septembre semble associée à l’arrivée de températures fraîches et d’une faible humidité. Selon la
littérature scientifique, la moindre activité de stockage estival de nourriture pourrait refléter la disponibilité plus grande de l’accès à la nourriture à cette saison et, peut-être, la capacité plus faible de conservation des aliments stockables à cause de la chaleur et de l’humidité surtout dans l’aire de distribution plus méridionale de l’espèce.
En hiver, la récupération de la nourriture stockée préalable a été démontrée par les études des contenus stomacaux des oiseaux hivernants, par la présence de baies venant de la flore terrestre alors que celles-ci sont alors ensevelies sous une épaisse couche de neige. Cette récupération de nourriture stockée a également été démontrée lors d’une expérience où les couples reproducteurs ont été nourris avec un supplément alimentaire marqué par une substance colorant les déjections d’une couleur bleue. La réapparition, plus de 40 jours plus tard, de la couleur bleue dans les fèces et la paroi stomacale colorée des oisillons a également démontré que la nourriture stockée par les adultes pouvait être utilisée pour nourrir les jeunes.
Entre juillet et août, les Mésangeais du Canada d’Alaska passent plus de 95 % de leur journée à mettre de la nourriture en réserve. Alors que le même chercheur signalait que, lors des courtes journées d’hiver subarctique, la tendance contrastée de cette espèce à passer de longues périodes perchée suggère une récupération efficace de la nourriture stockée.
Pour pouvoir maximiser l’efficacité du stockage de nourriture, il importe que les Mésangeais du Canada développent et utilisent leur mémoire, car la recherche des caches est nettement plus efficace si les individus se rappellent la position exacte de la majorité, sinon de tous les endroits où ils ont caché leur nourriture. Si en période d’abondance, surtout de juillet à septembre, c’est-à-dire en dehors de la période hivernale, la recherche est le fruit d’une recherche aléatoire d’aliments où les oiseaux passent énormément de temps à les trouver et à les cacher, l’espèce passe peu de temps à chercher de la nourriture en hiver, du moins pour les adultes ayant entrepris leurs activités de stockage de juillet à septembre. Cela reste nettement plus difficile pour les jeunes de l’année qui n’ont pas assisté à cet exercice.

Il faut savoir que dans une nichée, la majorité des jeunes oiseaux sont chassés, moins par les adultes, que par un antagonisme entre juvéniles ou, dans au moins 20 à 30 % des cas, par un individu dominant qui reste dans ou près du territoire natal de ses géniteurs et qui bénéficie d’occasions exclusives de voler la nourriture stockée par les adultes. C’est donc pour cette raison que le taux de mortalité des juvéniles non ou peu expérimentés du premier hiver est le plus important.
Lien du couple et reproduction
Le Mésangeai du Canada serait monogame. Une fois le couple formé et un territoire occupé, le couple reste ensemble et se sépare rarement. Les couples restent généralement ensemble tant que les deux oiseaux sont en vie ; mais les deux sexes cherchent un nouveau partenaire après la mort de l’un d’eux. Le couple défend son territoire contre les autres Mésangeais et les intrus, notamment les Geais bleus qui sont des voleurs de nourriture et des prédateurs de nids, réels ou apparents. Les couples impliqués dans des confrontations prolongées interrompent souvent leur poursuite pour se retrouver et se mordiller le bec. Lorsque les deux membres du couple partent stocker de la nourriture dans des caches différentes, ils restent en contact grâce à des cris répétés. Le mâle commence à offrir de la nourriture de 14 à 31 jours avant la ponte du premier œuf.
Le cycle de reproduction du Mésangeai du Canada s’accomplit tôt en saison dans des conditions froides, enneigées et en période où les aliments naturels disponibles sont plus rares, mais tout de même existants (les insectes et les araignées, surtout ceux vivant dans des milieux aquatiques en eaux vives peuvent se trouver par les adultes, même en plein hiver). La construction d’un nid peut commencer au début de février dans le parc Algonquin, en Ontario. À cet endroit, des couvées ont été observées dès le 22 février. La couvaison débute dès la ponte du premier œuf; l’incubation, de 2 à 5 œufs est assurée par la femelle seule. Elle dure de 18 à 19 jours. Les oisillons sont nourris par les deux parents, et l’envol a lieu entre 22 ou 24 jours après l’éclosion. Les juvéniles restent avec leurs parents jusqu’à la mi-juin. Comme nous l’avons souligné, à partir de la mi-juin, les conflits se multiplient entre les oiseaux de la portée et un individu dominant expulse du territoire natal ses frères et/ou sœurs. Quelques-uns des jeunes ainsi chassés réussissent à se faire accepter par des couples dontla nidification a échoué et bénéficient alors de l’expérience d’un couple plus âgé. Il n’est donc pas possible de toujours définir qu’un trio de Mésangeais du Canada est composé de deux parents et d’un rejeton.
Le biologiste et spécialiste du Mésangeai du Canada, Dan Strickland, dans un article publié dans Canadian Journal of Zoology, résume bien cette caractéristique :
« En automne, les couples reproducteurs de Geais gris (Perisoreus canadensis) au Québec et en Ontario étaient plus souvent accompagnés par un seul individu non reproducteur (et moins souvent par aucun ou deux) que prévu selon la répartition initiale des tailles de couvées. Dans les rares cas où deux individus non reproducteurs étaient associés en même temps à un seul couple, tout laissait croire que ces deux oiseaux provenaient de couvées différentes. De plus, 30,6 % des individus non reproducteurs qui accompagnaient seuls des couples à expérience reproductrice connue n’avaient pas de lien de parenté avec le couple d’adultes. Ces observations indiquent que les Geais gris juvéniles se divisaient en une classe de « restants» qui demeuraient avec leurs parents, à raison d’un seul restant par couple, et une autre classe de « partants » qui quittaient leurs territoires d’origine et se joignaient parfois à des couples auxquels ils n’étaient pas apparentés. La répartition des masses évaluée chez 62 restants indique que les deux tiers étaient des mâles. Les partants étaient répartis également chez les deux sexes et ils avaient une forte tendance à s’associer à des couples dont la tentative de reproduction précédente avait échoué. Les restants avaient un taux de survie beaucoup plus élevé que celui des partants, mais ne bénéficiaient d’aucune possibilité importante d’hériter du territoire natal. Les couvées de Geais gris se sont dissociées en juin, au moment où les jeunes avaient 55–65 jours, à la suite d’agressions entre eux. Les restants étaient les dominants qui obligeaient les autres à partir. Il se peut que la dispersion partielle de juin permette aux juvéniles dominants d’avoir un accès exclusif à la réserve parentale de nourriture, qui ne suffirait pas à la survie hivernale de plus d’un seul oiseau supplémentaire. Les modèles qui permettent le mieux de décrire l’origine et
l’acquisition éventuelle d’une telle subvention supposent la récupération par mémorisation de la nourriture cachée et exigent que l’expulsion des jeunes subordonnés ait lieu au début de la période d’emmagasinage de la nourriture. Les modèles supposent aussi que la nourriture cachée par les geais en juin persiste en quantités suffisantes pour améliorer les chances de survie au cours de l’hiver
suivant.»
Durée de vie et survie
Dans des conditions de vie qui semblent assez difficiles dans le nord des forêts boréales pour cette espèce permanente, la mortalité à l’envol des juvéniles à la mi-octobre est d’environ 52 % pour les jeunes oiseaux « dominants » demeurant sur le territoire natal et d’au moins 85 % pour les juvéniles forcés de partir lors de la dispersion de juin au Québec et en Ontario. La mortalité supplémentaire des non-reproducteurs, soit les juvéniles dominants restants et les juvéniles chassés, est d’environ 50 % de plus entre octobre et le début de la saison de reproduction suivante (fin février ou début mars).
Les adultes occupant un territoire dans le parc Algonquin, en Ontario, et le parc de la Vérendrye, au Québec, étaient deux fois plus susceptibles de mourir pendant les 6 mois d’été (de mai à octobre) qu’en hiver, avec une mortalité annuelle totale de 20 %.
Malgré un milieu hostile, des Mésangeais du Canada, du moins quelques individus, peuvent vivre 16 à 17 ans. La stratégie de stockage de nourriture est donc vitale pour cette espèce… et lorsque des individus viendront chaparder des morceaux de votre lunch ou repas, soyez indulgent et profitez de leur présence pour bien observer ces « Arsène Lupin aviaires futés et prévoyants ».
Pour en savoir plus :
Strickland, D. et HR Ouellet (2020). Canada Jay (Perisoreus canadensis), version 1.0. Dans Birds of the World (PG Rodewald, éditeur). Cornell Lab of Ornithology, Ithaca, NY, États-Unis. https://doi.org/10.2173/bow.gryjay.01